1. Jakuta Alikavazovic, Au grand jamais, ed. Gallimard 2025
Plaisir profond de retrouver l’écriture de Jakuta, dont le mélange d’intime et de politique façonne une étrange poétique - mystérieuse et limpide à la fois. C’est l’anti-marketing, l’anti-réseaux, une langue couleuvre, qui échappe fermement.
Dans ce livre, la narratrice cherche à percer le secret d’un don de famille, et percer son envers, le secret d’un renoncement. Du renoncement de sa mère, précisément. Qui fut poétesse, et ne l’a plus été. Qui fut émigrante, et n’a pas voulu que ça la définisse. Qui fut pauvre, et n’en laissa rien paraître. Qui fut femme, qui devint spectre. Qui fût le jour et la nuit. Tout et son contraire, unique pourtant.
En la lisant, je me disais : Jakuta Alikavazovic s’entend écrire. Je me disais aussi que c’est, à mes yeux, une des qualités majeures de sa langue. Elle ne s’écoute pas écrire, attention, mais elle s’entend, ce qui n’a rien à voir, elle s’entend comme un musicien doit bien s’entendre pour continuer de jouer, sinon comment trouver la justesse ou la grâce, sans oreille, sans vibrations, comment ? J’emploie bien sûr la métaphore musicale à dessein, puisque l’écriture de Jakuta produit une musique à la fois triste et fière, avec ses motifs qui reviennent (la nuit, les longs manteaux, l’élégance bricolée, l’exil politique et les chiens), et son rythme identifiable, mais peu domptable, qui file et se retourne, s’arrête et trace par à-coups, ce rythme qui a quelque chose d’un félin. D’un félin à jamais. D’une féline au grand jamais.
“Je le voyais bien, moi qui me relevais de la disparition d'un pays, de la disparition d'une croyance [en la bonté]. Aussi sûrement qu'un deuil, cette perte m'avait conféré une lucidité acide, corrosive, et je savais qu'au cœur même de leurs intuitions les plus justes sur l'époque, ces garçons se berçaient d'illusions, car dans le monde qu'ils appelaient de leurs vœux il n'y avait ni solitude, ni trahison, ni douleur - et moi, à dix-neuf, vingt ans, je ne croyais plus qu'un monde pareil était possible, et je me consumais.”
2. Lelia Guerriero, L’appel, Histoire d’une femme argentine, trad. Maïra Muchnik, ed. Rivages 2025
De Leila Guerriero, j’avais déjà adoré Les suicidés du bout du monde, enquête sur une ville-fantôme de Patagonie frappée par une épidémie de suicide.
J’avais, de ce livre, le souvenir d’une journaliste exigeante et précise, qui se refuse à prétendre à la neutralité pour, plutôt, assumer sa subjectivité - et la part de violence de cette subjectivité - à chaque page. Pour elle la « vérité » d’une histoire, comme celle d’une personne ne se présente jamais de face, mais sous cent angles différents, à 360° :
« Suivant par qui tu mets un pieds dans l’histoire, le récit peut être diamétralement opposé »
Suivant cette idée, L’appel se présente comme une enquête kaléidoscopique de 542 pages (que les éditions Rivages ont eu la bonne idée d’imprimer sur un papier cigarette qui rend l’objet moins intimidant), devenue un best-seller en Espagne juste après sa parution.
Dedans, Leila Guerriero pousse l’écoute à son point limite, pour écrire le portrait de Silvia Labayru, une rescapée de la dictature argentine, qui militait au sein du groupe des résistants Montoneros - guérilla péroniste argentine apparue dans les années 1970. En 1976, Silvia fut kidnappée et enfermée dans le plus grand centre de détention et de torture du pays : l’Ecole de mécanique de la marine (ESMA), à Buenos Aires. Elle accoucha là-bas, cru mourir cent fois (les passages du livre sur le viol comme arme de guerre notamment - et comment, dans ces conditions de vie, le viol n’est plus le pire - m’ont complètement décillée) , en réchappa finalement vivante. Ce qui ne lui fut que très difficilement pardonné par les siens.
“On m’a constamment posé cette question : “Et vous, pourquoi êtes-vous vivante?” On ne me la posait pas par méchanceté (…) mais comment ne pas comprendre Hebe Bonafini, l'une des personnes qui nous ont le plus radicalement rayés de la carte ? Comment ne pas comprendre qu'en me voyant, elle se dise : « Elle, elle est vivante, et mes enfants?» Quand ils nous croisaient, nous les survivants, les gens changeaient de trottoir. C'est logique. On ne peut pas les taxer de méchanceté. Et côté Montoneros, ils n'allaient pas non plus nous faire confiance, évidemment. Pourquoi l'auraient-ils fait ? Mais s'il y a une chose que je défends mordicus, c'est la suivante: s'il n'y avait pas eu de sur-vivants, il n'y aurait pas eu de procès. Je ne sais pas si tu as remarqué que nous, les survivants, on ne nous mentionne nulle part, contrairement aux Mères, aux Grand-Mères, aux enfants des disparus.”
En écrivant son portrait, Leila Guerriero s’est donc intéressée à ces points aveugles comme aux contradictions que cette femme - militante et séductrice et mère - abrite. Étudiant son histoire dans les moindres détails. Des plus anodins aux plus inconfortables. Et ce livre est la cathédrale des ambiguïtés qui fondent l’humanité d’une femme.
C’est foisonnant et digne, bizarrement drôle et terrible à la fois. Un texte très éprouvant — et pas seulement parce qu’il raconte certaines scènes de torture, physique, psychologique, ou de viol, mais aussi parce que la forme même du récit qu’emprunte Leila Guerriero étouffe.
D’entretiens en entretiens, la journaliste creuse, insiste, se retourne sur elle-même, se remet en question, et se répète - beaucoup, beaucoup -, assomme parfois. Pour que certaines idées, paradoxes et complexités soient entendues, il faut parfois en passer par la répétition. Alors c’est volontairement qu’elle souligne en italiques certains mots, qu’elle ajoute des commentaires de commentaires et, chose étrange - c’est la première fois que je vois ça dans un livre -, qu’elle va jusqu’à re-écrire l’exact même paragraphe, au mot près, six ou sept fois. Et que dit-il, ce paragraphe crucial ?
"Durant un certain temps - des jours, des semaines, des mois -, nous nous employons toutes les deux à reconstruire ce qui était arrivé, et ce qui avait dû arriver pour que ceci arrive, et ce qui cessa d'arriver parce que cela était arrivé.
À la fin, en partant, je me demande comment [Silvia] va quand le bruit de la conversation s'arrête. Je me réponds toujours la même chose : « Elle est avec son chat, Hugo va bientôt rentrer. » Chaque fois que je la retrouve, elle n'a pas l'air accablée mais, au contraire, pleine de détermination : « Je vais le faire, et je vais le faire avec toi. »
Jamais je ne lui demande pourquoi.”
(— et j’écrirai plus longuement ce sur livre, dans la NRF du mois de novembre)
3. Cheikh Hamidou Kane, L’aventure ambiguë, ed. 10/18, original paru en 1961
Parmi les remèdes au langage tranquillement assertif et asséchant des réseaux sociaux, cet étrange roman d’initiation de 1961 - classique de la littérature sénégalaise -, plein de secousses, de tremblements et de solitudes en partage.
Ça raconte l’histoire d’un certain Samba Diallo, qui passe d’un enseignement coranique, celui des Diallobé, à l'université française. D’une culture religieuse à une culture laique, occidentale en diable. Ça dit l’exil, concret comme intérieur, et ce que trouble le passage d’une culture à une autre. Trouble identitaire. Trouble sensible :
« Jadis, le monde n’était pas silencieux et neutre. Il vivait. Il était agressif. Il diluait autour de lui. Aucun savant jamais n’a eu de rien la connaissance que j’avais alors de l’être. (…) Maintenant, le monde est silencieux, et ne résonne plus. Je suis comme un balafon crevé, comme un instrument de musique mort. J’ai l’impression que plus rien ne me touche. »
Et plus loin, sans doute les phrases les plus connues et les plus belles du livre :
« Quelques fois, la métamorphose ne s'achève pas, elle nous installe dans l'hybride et nous y laisse. Alors, nous nous cachons, remplis de honte. »
Il y aurait, bien sûr, à interpréter et commenter davantage - mais je n’ai pas envie de le faire, ne m’en sens pas légitime peut-être ? Dire, simplement, que quand quelqu’un regarde à la fenêtre face à moi, je pense désormais à ce passage :
« Notre monde est celui qui croit à la fin du monde. Qui l’espère et la craint tout à la fois. Voilà pourquoi, tantôt, j’ai éprouvé une grande joie lorsqu’il m’a semblé que vous étiez angoissé devant la fenêtre. Voilà, me disais-je, il pressent la fin...
- Non, ce n’était pas de l’angoisse, à la vérité. Ça n’allait pas jusque-là...
- Alors je vous souhaite du fond du coeur de retrouver le sens de l’angoisse devant le soleil qui meurt. Je le souhaite à l’Occident, ardemment. Quand le soleil meurt, aucune certitude scientifique ne doit empêcher qu’on le pleure, aucune évidence rationnelle, qu’on se demande s’il renaîtra. Vous, vous mourez lentement sous le poids de l’évidence.
Je vous souhaite cette angoisse.
Comme une résurrection. »
Et toutes les images de ce post sont de Bastiaan Woudt






C’est magnifique. Merci pour vos lectures.